1 danse du vieux

Puisqu’il est l’heure et que nous avons l’âge
Faites entrer la chanteuse et déshabillez-la
« Tu n’es plus fraîche ma très chère »,
Au temps pour moi
Mais ne tirez pas sur le pianiste, il sera sage

« Sous le souffle enchanté dont votre essaim s’enflamme
Un élan de jeunesse a fait vibrer mon âme »
Ça parle, ça gigote, ça dit tout bas
« Qui est-il celui-là pour nous tenir à peu près ce langage ? »

Je suis déjà vieux
J’ai fait tout mon temps
Je me souviens encore de quand j’avais vingt ans
Ma jeunesse et ma joie
Mais j’ai vieilli et mes idées ont vieilli avec moi

C’est plutôt bien conservé mais ça radote un peu :
« Si tu me vouvoies encore, je te tue »
On se permet :
« Ça voudrait vivre longtemps mais ça veut pas être vieux
Certains abusent de la permission qu’ils ont d’être laids »
Faut se lever de bonne humeur pour me trouver beau
Madame Claude accepte encore, parfois, de faire un petit geste
Avec mes cendres, écrivez : « Ça n’était pas trop tôt »
Vous aurez soin s’il vous plaît d’accommoder mes restes

Je suis déjà vieux
J’ai fait tout mon temps
Je me souviens encore de quand j’avais cent ans
Ma jeunesse et ma joie
Mais j’ai vieilli et mes idées ont vieilli avec moi

Si j’effectue un voyage de trois ans à quatre-vingt-dix-sept pour cents de la vitesse de la lumière
Accélération comprise, décélération comptée, en revenant sur terre
Les plus belles femmes que j’aurai connues amoureusement seront devenues grand-mères

Je suis déjà vieux
J’ai fait tout mon temps
Je me souviens encore de quand j’avais mille ans
Ma jeunesse et ma joie
Mais j’ai vieilli et mes idées ont vieilli avec moi

Mais je vois bien que je vous inquiète un peu
Perplexes, surpris, décontenancés, vous me dites :
« Mon vieux , toi, le Mathusalem, quels sont tes gages
Pour traverser ainsi les siècles et les âges ?
Serais-tu Dorian Gray, Melmoth ou bien Fosca ?
Aurais-tu, tout comme eux, signé ce pacte-là ? »
Oubliez ces histoires, voici la vérité
La cause et le secret de ma longévité
Les artistes
Ne meurent
Jamais

2 captain ravage

Dans les épisodes précédents
L’infâme Docteur Mandibule
A bien fait son boulot de crapule
Il est content
Il s’apprête à faire exploser
La Terre et il a capturé
La très belle Mademoiselle Alice
Qui est actrice et qu’est très belle
C’est une mission de sauvetage
Captain Ravage

Captain Ravage, c’est le héros
Et lui aussi il est très beau
Il a un très très gros avion
Et des bottes de cuir
Le sort du monde le fait souffrir
Intelligent, galant, instruit
« Il redresse les torts et il punit les méchants »
Il boit du whisky quinze ans d’âge
Captain Ravage

Captain Ravage
C’est un héros particulier
Captain Ravage
C’est votre héros préféré
Captain Ravage
Sa vie, sa vie est un mystère
Captain Ravage
Contre le reste de l’univers

Ouais, c’est pas tout de rigoler
Y’a toujours le monde à sauver
Et bien sûr Mademoiselle Alice
Qu’est comédienne
Captain Ravage, furtivement
S’est introduit dans le repère
De Mandibule et de ses compères
Il progresse instinctivement
C’est dire s’il va faire un carnage
Captain Ravage

Après quelques plans douloureux
Explosions, coups, fractures, feux, balles
Ravage découvre un peu fiévreux
La scène finale
Le doigt sur le détonateur
La petite Alice sur les genoux
Mandibule a un rire de fou
Et une de ces bombes qui donnent l’heure
Mais n’écoutant que son courage

Captain Ravage
Soudain bondit dans les airs
Captain Ravage
Foudroie Mandibule d’un éclair
Captain Ravage
Avant l’ultime détonation
Captain Ravage
Emmène Alice dans son avion

Compte à rebours, apothéose
Tandis que Ravage et Alice
S’embrassent dans le bruit des hélices
La bombe explose
Naviguant dans l’atmosphère
Le pilote en automation
Ravage s’envoie en l’air
Dans la cabine de son avion
Y’a du bonheur dans son sillage
Captain Ravage

– Captain ? On l’a échappé belle, non ?
– C’est vous qui êtes belle, Alice !

3 berlin-lycanthropes

Nous quittons les boulevards
Dès que la Lune a pris son quart
Vers les dédales profonds
Que l’on parcourt d’un frisson
Nous maquillons nos infortunes
En nous couvrant de mantes brunes
Mais dans l’obscurité des villes
Voyez nos canines qui brillent

Vous pouvez nous apercevoir
Fuyez avant qu’il soit trop tard
Vous êtes tout à votre avantage
Votre sourire, vos airs, votre âge
Quand rassasiés nos appétits
Ivre de sangs et ventre gris
En me dressant vers l’horizon
Et tout comme mes compagnons

Je hurle dans la nuit
Dans un râle dans un cri
Une plainte déchirante
Qui vous perce et qui vous hante
Je hurle dans la nuit
Sous la Lune qui sourit
Une mélodie troublante
Qui me berce et qui m’enchante

Dans les bas-fonds du vieux Berlin
Nous sommes amis de vos putains
Et quand leurs caresses nous soignent
Nous leur apportons du champagne
Nous nous regroupons quelquefois
Au fond de souterrains étroits
Et quand la danse nous tiraille
Nous chantons des airs de Kurt Weill

C’est la panique, « Kindersaft ! »
Nous avons faim, nous avons soif
La meute guide aux vèneries
Ses chiens et sonneurs d’hallali
Ayez peur et couchez-vous tôt
Les yeux ouverts, les volets clos
Et quand votre cœur se soulève
Vous m’entendez dans votre rêve

Je hurle dans la nuit
Dans un râle dans un cri
Une plainte déchirante
Qui vous perce et qui vous hante
Je hurle dans la nuit
Sous la Lune qui sourit
Une mélodie troublante
Qui me berce et qui m’enchante

Il se pourrait bien qu’un beau soir
Vous, vous passiez sur mon territoire
J’aurai flairé vos mains qui tremblent
Serait-ce à moi cette ombre qui me ressemble ?
La peur vous fera reculer
Œil livide, gorge nouée…
Vous vous retournerez pour fuir
« Guten Abend, wie get es dir ? »

La Lune est belle, laissez-vous faire
Tendez-moi votre jugulaire
Quand je vous perce, ça fait flaps
Oh ! votre sang a le goût de schnaps
J’ai la gorge baignée d’amour
Dansons un peu avant le jour
Dans un dernier tressaillement
Je vous entends

C’est vous qui hurlez dans la nuit
Dans un râle dans un cri
Une plainte déchirante
Qui me perce et qui me hante
C’est vous qui hurlez dans la nuit
Sous la Lune qui sourit
Une mélodie troublante
Qui me berce et qui m’enchante

4 les éléphants

d’après Leconte de Lisle

Tandis que le soleil a fini sa besogne
La savane brûlante avale un peu de vent
Les lions sont partis boire et tout est apaisant
La hyène défend sa poussiéreuse charogne

C’est un soir ancestral et de clartés orange
Un houleux troupeau de gnous, docile pâture
Ici, un jeune singe lèche sa blessure
La savane a parfois de ces repos étranges

Le monde est sillonné de lumières qui croisent
Derrière les magnoliers, des silhouettes noires
Et, dans le bruissement des feuillages, on peut voir
Les formes étirées d’un jeu d’ombres chinoises

C’est un cortège immense emportant des géants
Voyageurs lents et rudes et sombre caravane
Ils marchent en silence et soudain la savane
Se tait un peu pour voir passer les éléphants

Monstres rugueux et gris aux défenses de pierre
Les trompes happent des mouches qui agacent les yeux
Leur peau de boue séchée s’effrite et derrière eux
Ils partent en laissant des traînées de poussière

Ils sont peut-être cent qui traversent la nuit
Harassés par la soif et la pénible errance
Leurs masses balancées font une étrange danse
Et jusqu’où iront-ils, et d’où sont-ils partis ?

Là, une matriarche aride et centenaire
Majestueuse ancêtre, et terne, et crevassée
Et boiteuse, et rompue, les oreilles mâchées
Pressent que cette marche sera la dernière

Elle a vécu longtemps, la vie est admirable
Mais la douleur amère et perçante la broie
Hargneuse, âpre, sauvage, elle fait un dernier pas
Puis elle couche son corps en écrasant le sable

Allongée sur le flanc, le souffle qu’elle expire
Est un bruit rauque et long, avant d’être vaincue
Elle a levé les yeux et les autres l’ont vue
Ils se sont arrêtés, elle se laisse mourir

La savane a pu voir le spectacle étonnant
D’une foule de cent mastodontes attroupés
Qui forment une ronde autour de leur aînée
Accompagnant sa mort dans des barrissements

Puis, le cadavre éteint, tous les vivants s’en vont
C’est une courte pause au milieu de l’exil
Les petits se raccrochent à leur mère et la file
Des léviathans s’élance et rejoint l’horizon

Autour du corps gisant des charognards s’entassent
Becs, griffes et dents qui déchirent la peau
C’est un bruyant repas de chair et de sang chaud
Ils abandonneront bientôt une carcasse

La trêve de ce soir n’a duré qu’un instant
La savane reprend ses meurtres de la nuit
Les animaux se terrent, chassent, volent ou fuient
Ils oublient qu’ils ont vu passer les éléphants

5 je crache

C’est pas lourd, je digère
Je fais tout ce que je veux
Ça me donne des airs
Ça me rend pas le ciel bleu
Ni les gens moins stupides
Ni les imbéciles heureux
Oui, je crache dans le vide
Quand je crache sur vos dieux

« Tu craches dans le vide
Tu craches sur nos dieux »

Ça va vite et pas cher
Et tu n’as pas tout compris
Faut du temps pour t’y faire
On n’a pas toute la nuit
C’est un peu trop rapide
Je le redis si tu veux
Moi, je crache dans le vide
Quand je crache sur vos dieux

« Tu craches dans le vide
Tu craches sur nos dieux »
« Vivons heureux
Vivons sans dieux »

Si ça frise là-haut
Ça t’effraie le fond de l’air
Si t’as mal au chapeau
Reprends un Alka-Seltzer
Ça retombe, c’est humide
Et pense à moi quand il pleut
Car je crache dans le vide
Quand je crache sur vos dieux

« Tu craches dans le vide
Tu craches sur nos dieux
Tu craches, tu craches »

Danser la Carmagnole
Et chanter le rigodon
C’est inutile et drôle
C’est roter dans un basson
Mais ne sois pas timide
Si t’en as pas c’est tant mieux
Crache avec moi dans le vide
Quand je crache sur leurs dieux
Allez !

« Vivons heureux
Vivons sans dieux
Vivons heureux
Vivons sans dieux »

C’est pas lourd, je digère
Je fais tout ce que je veux
Ça me donne des airs
Ça me rend pas le ciel bleu
Ni les gens moins stupides
Ni les imbéciles heureux
Mais je cracherai dans le vide
Tant que vous aurez des dieux

6 méliès

Mais ce dimanche comme les autres vous avez cédé trois pièces au portier du théâtre Robert-Houdin. On y projette vers huit heures entre deux tours de magie blanche une des dernières fantaisies de Méliès. Dans l’antichambre obscure où l’on vous a conduit, au milieu d’autres gens étonnés, doucement des vues s’illuminent et sur l’écran tendu on projette des lueurs, des ombres : on mélange des clartés. Et les alchimies de lumières, les poésies animées, féeries qui enchantent la matière vulgaire ! Les matières enchantées ! Méliès, les étranges mouvements : des personnages gesticulent, hurlent dans un silence inquiet, dans le silence stupéfiant des notes d’un piano. Méliès, c’est un théâtre de mystères où il n’y a plus de gravité, où la réalité se prête au jeu d’absurdes illusions : voyez ! cet homme-là, est assis sur sa propre tête ! C’est une science des rêves, on y parcourt la Terre, on y découvre les pôles ; aventuriers des illusions, voyeurs de voyages, voyageurs visionnaires ! Oh ! les Merveilles Animées. C’est une escale sur la Lune, c’est un siècle qui s’éteint pour qu’un autre s’allume : « Le monde à portée de la main » Méliès, sublimes hallucinations : un pêcheur trempe sa ligne dans le fond d’un chapeau ; là, c’est un homme-mouche, une femme volante, des nains, des géants, un horloger, Gulliver… Un homme est assis sur une chaise. Il enlève sa tête, la pose sur une table. Naturellement, une autre tête repousse sur ses épaules. Il enlève sa nouvelle tête, une autre repousse, qu’il enlève, ça repousse, il l’enlève, ça repousse… Et sur la table quatre têtes qui rient aux éclats ! Fugitives apparitions, spectres, prestidigitateurs, mille visions burlesques, des mirages, des disparitions, théâtre des métamorphoses. Ah ! Les formidables machines, les lumières d’un siècle nouveau ! Pêcheurs de lunes, on a offert des images à l’imaginaire. Méliès, un thaumaturge chinois, un fakir, un ours, un homme-orchestre, des fées, Cendrillon, un ivrogne en deuil, un pierrot démembré, son bras s’envole, et la Lune. La Lune a un obus dans l’œil…

7 du vacarme

Qu’on démarre enfin toutes les machines
Qu’on fasse sonner les cloches et crevez-nous les tympans
Prenez vos soubassophones, faites exploser des usines
Et que tombe sur la ville une volée de tambours battants

Armez vos canons, lancez vos cris de guerre
Que 2000 cors des Alpes fassent trembler le pays
Prévenez les forgerons, qu’ils frappent ensemble le fer
Et que l’orchestre massacre la Chevauchée des Walkyries

Du vacarme, du bruit
Des tremblements acoustiques
Du foin, du charivari
Du tapage et du boucan
Du ramdam, des cris
Des tremblements acoustiques
Du chambard, du hourvari
Des badaboum, des hurlements

Qu’on provoque le larsen, qu’on déchire les toiles
Venez casser vos guitares et marchez à l’unisson
Que la mer soit en furie, qu’on commence Carnaval
Détruisez le Colisée et lâchez tous les enfants

Que tombe la foudre, que gronde le tonnerre
Que les cœurs battent chamade, ordonnez le branle-bas
Que mille chevaux furieux fassent trembler la terre
Qu’on m’apporte mon tambour et que tous les chiens aboient

Faites craquer les icebergs, faites exploser des bombes
Que la fanfare s’avance et joue à s’en faire crever
Qu’on commence le concert, que les feux d’artifice tombent
Faites crisser les moteurs et décoller les fusées

Qu’on augmente le bruit rose et que les radios grésillent
Franchissez le mur du son et qu’on fasse de l’écho
Que s’effondrent avec fracas les remparts de la ville
Comme autrefois tombaient les murs de Jéricho

Du vacarme, du bruit
Des tremblements acoustiques
Du foin, du charivari
Du tapage et du boucan
Du ramdam, des cris
Des tremblements acoustiques
Du chambard, du hourvari
Des badaboum, des hurlements

Mais que des magmas sonores surgisse la musique
Et que l’on rende sa flûte au joueur de Hamelin
Qu’il emporte derrière lui les humeurs tragiques
La haine, la bêtise, Dieu et tous les assassins

Et que l’on rende sa flûte au joueur de Hamelin
Qu’il emporte derrière lui les humeurs tragiques
La haine, la bêtise, Dieu et tous les assassins
Et que des magmas sonores surgisse la musique

Du vacarme, du bruit
Des tremblements acoustiques
Du foin, du charivari
Du tapage et du boucan
Du ramdam, des cris
Des tremblements acoustiques
Du chambard, du hourvari
Des badaboum
Chut !

8 bijoux

Allongez-vous dans le lit noir
Et ne gardez que vos bijoux
Je voudrais surprendre au miroir
Les reflets qui brillent sur vous

Ne gardez rien sinon de vous
Que les lignes de votre corps
Et ne posez pas vos bijoux
Je voudrais toucher ces yeux d’or

J’aimerais parcourir le froid
En touchant les bijoux glacés
Et faire courir sur vous mes doigts
Le long de votre peau, brûlés

Ne déposez pas vos bijoux
Et laissez-les sonner encore
Je veux entendre le bruit flou
Le tintement de leurs accords

Je veux que m’écorchent les doigts
Les brisures de vos bijoux
Qu’en effleurant vos mains je vois
Qu’affleure le sang à vos joues

Allongez-vous comme une fille
Dans la pénombre mon amour
Ce sont tous vos bijoux qui brillent
Qui dessineront vos contours

9 quelque chose en mi

La folie un peu douce, les matins un peu givrés
On se retrousse le cœur et on perd du temps
Si les vents et les caresses nous mènent à la rive
Ta fesse en s’enroulant plonge dans l’eau

J’aimais ce joli temps où je t’aimais
Souvent je me vante, tu m’avais plu
L’amour est à 100 kilomètres par temps calme
Je trempe ma main dans ta main et il fait beau

Avez-vous lu dans le bulletin d’une météo quelconque
Que j’étais amoureux ?
L’avez-vous vu ? L’avez-vous su ?
Si tu n’arrêtes pas d’avoir de si beaux yeux
Moi je reste, je reste
Si tu n’arrêtes pas d’avoir un si beau cul
Moi je reste, je reste amoureux

On pourrait ne s’aimer que les jours d’intempéries
Et laisser le beau temps à des amours plus faciles
S’aimer sous la canicule, il y’a des risques d’incendie
Si nos corps se touchent, nos cœurs se brûlent

J’aimais ce joli temps où je t’aimais
Tu m’avais plu
L’amour est à 100 kilomètres par temps calme
Je trempe ma main dans ta main et il fait beau

Si tu n’arrêtes pas d’avoir de si beaux yeux
Moi je reste, je reste
Si tu n’arrêtes pas d’avoir un si beau cul
Moi je reste, je reste
Si tu n’arrêtes pas d’avoir de si beaux yeux
Moi je reste, je reste
Si tu n’arrêtes pas de me dire que tu m’aimes
Moi je reste, je reste amoureux

10 valse-moi

paroles : Bernard Joyet

Tourner en rond sans cavalière
C’est une danse singulière
Alors j’échoue à la buvette
Et je me prends une musette
Chaland perdu je me Garonne
Et je noie mes rimes gasconnes
Ma chanson vide comme un tube
Il faudrait que tu me Danube

Valse-moi, valse-moi
Il manque un pied à mon poème
Je voudrais que tu me Bohème
Valse-moi, valse-moi
Il manque un pied à mon poème
Valse-moi

Piétine les pas de Gardel
Jadis mon maître, mon modèle
Mon caprice mon vertigo
Ajoute un temps à mon tango
Pendant que je me Capitole
Tranquillement tu te Tyrol
Quelle délectation morose
De pierres blanches en briques roses

Valse-moi, valse-moi
Il manque un pied à mon poème
Je voudrais que tu me Bohème
Valse-moi, valse-moi
Je voudrais que tu me Bohème
Valse-moi, valse-moi

Dansez cymbales et castagnettes
Ravel, Mahler, Strauss ou Juliette
Et les guitares et les flonflons
Les fanfares et l’accordéon
C’est loin de Mozart à Toulouse
Parfois des gouttes d’eau s’épousent
Du quai de Tounis l’eau s’en va
Jusqu’au lit de la Morava
Va ! Va !

Valse-moi, valse-moi
Nos villes seront mitoyennes
Je voudrais tant que tu me Vienne
Valse-moi, valse-moi
Je voudrais tant que tu me Vienne

C’est loin de Mozart à Toulouse
Parfois des gouttes d’eau s’épousent
Du quai de Tounis l’eau s’en va
Jusqu’au lit de la Morava

Valse-moi, valse-moi
Je voudrais tant que tu me Vienne
Vienne à moi
Et Vienne
Vienne est à deux pas

11 le cabaret de galure

Un cabaret noir et fumant
Un cabaret noir de gens gris
D’énormes femmes font envie
De grands hommes défont leurs gants
Un cabaret noir et fumant

Dans la pénombre tout autour
Des diablotins pour balustres
Des circassiennes pour lustres
De vieux rideaux de velours
Dans la pénombre tout autour

On lève chopes et godets
On se bouscule dans le chahut
Des nains dansent sur le bahut
On chante d’obscurs couplets
On lève chopes et godets

Un chat se pose sur les planches
Et scrute de son œil éteint
Des femmes qui donnent le sein
A de vieux hommes qui s’y penchent
Un chat se pose sur les planches

De jeunes hommes vont s’offrir
Le luxe de quelques corsets
Courent après de belles Daphné
Qui n’ont pas envie de s’enfuir
De jeunes hommes vont s’offrir

Ici des enfants de la rue
Fument d’étranges calumets
Des pipes tarabiscotées
Du tabac noir du tabac dru
Ici des enfants de la rue

Dans le nuage des fées vertes
On boit d’étonnants poisons
On a pour chasser les dragons
Les baisers de nos bouches ouvertes
Dans le nuage des fées vertes

Un singe court de table en table
Et vient se coller sur les joues
Pour filouter quelques bijoux
Et quelques bourses désirables
Un singe court de table en table

Et soudain dans la fumée grise
Qu’on noircit taisant la lumière
L’obscurité se fait entière
On attend la chose promise
Et soudain dans la fumée grise

La foule se meurt dans le silence
On ne voit rien, on entend peu
Sur les planches en plein milieu
Un filet de lumière danse
La foule se meurt dans le silence

Car voici qu’arrive Galure
Un pied sur les planches derrière
L’autre posé dans la lumière
On se tait dans la pièce obscure
Car voici qu’arrive Galure

Il se met à nous haranguer
Et il danse en se dévissant
Ses mains dansent en même temps
Sur un piano déglingué
Il se met à nous haranguer

« Écoutez-moi, les spectateurs »
Dit-il de sa pupille jaune
« Vous les grimaces, vous la faune
J’ai joué pour vous tout à l’heure
Alors écoutez spectateurs

Vous mes semblables, vous mes frères
Vous pour qui j’ai tout accordé
Je n’ai rien à vous demander
Vous êtes ceux que je préfère
Vous mes semblables, vous mes frères

Ici, je dépose mon cœur
Sur les affres d’un vieux piano
Regardez-le saigner à flots
Regardez couler sa liqueur
Ici, je dépose mon cœur

Et vous pouvez en disposer
Mais regardez-le s’affaiblir
Oh ! Ne le laissez pas souffrir
Car vous pouvez le consoler
Et je vous laisse en disposer

Ô vous, faites battre mon cœur
Vous n’avez qu’à battre des mains
Et mon cœur battra dans vos mains
Allez ! Frappez ! Frappez au cœur
Et vous ferez battre mon cœur

Oui, spectateurs, applaudissez
Enivrez-moi de vos caresses
Et rendez-moi mon cœur en liesse
Que je l’emporte tout gonflé
Oui, spectateurs, applaudissez »

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